14 juillet 2008

Ekrevisssssssssssss

Dimanche après-midi, il y a eu une petite tempête sur Bichkek. Rapidement, le vent s’est levé, le ciel assombri, chargé de poussière et de nuages. Il était 15h ou 16h. Cela n’a pas duré longtemps mais était plutôt impressionnant. Du balcon, j’ai regardé les cimes des nombreux arbres de la ville se plier. J’apercevais, un peu plus loin, des ouvriers en plein chantier, en hauteur, sur des échafaudages précaires. Ils n’ont pas arrêté le travail. Moi, je suis resté là à regarder cette ambiance de renouveau, de vent qui allait comme laver la ville. Ca mettait fin à un week-end citadin où j’ai pas mal marché dans la ville, toujours surpris par ce lent renouvellement et réappropriation des anciens symboles soviétiques par les autorités kirghizes d'aujourd'hui.

Tout cela avait commencé par des écrevisses.
Vendredi soir, j’étais invité avec Anna, chez le chargé d’affaires pour un dîner. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’il me parlait d’écrevisses kirghizes. Ce à quoi je répondais normalement par un sourire mi-curieux, mi-dubitatif. J’essayais de me souvenir mais non, je crois bien ne pas en avoir mangé jusque-là, d’écrevisses. En tous cas, lui, il adorait répéter ce mot en Français : « Ekrevisssssss ». A chaque fois, en guise de réponse je lui souriais comme à un enfant de 4 ans qui parvient à rentrer la grosse clé dans son jouet d'éveil fisherprice : « oui ! écrevisses ! ».

Le dîner était fixé à 19h. Cool, je me disais, commencé tôt. Fini tôt. Tu parles.

On arrive avec Anna, tous deux tout joli et bien habillé. Il avait bien dit que cela serait « more than informal », mais après mon premier jour ici tout dégueu et pas rasé, je me suis dit qu’il fallait sans doute mieux inverser la tendance et jouer la carte trop chic plutôt que trop crade. Chemise blanche, pantalon de costard, brushing tout frais de la semaine dernière. La porte s’ouvre et l’autre, le chargé d’affaires tout soigné au bureau, se paye une chemine genre hawaïenne dégottée chez Sympa boulevard Barbés pour moins de 1 euro. Bleu ciel avec des zébrures blanches. Je me fends d’un compliment. « Votre chemise est assortie au parasol, bien joué ». Et là, je me dis que vraiment, non, c’était pas possible de trouver un truc plus con à dire. J'aurais pu trouvé d'autres trucs, pourtant: belle maison, sympa comme invitation, belle vue sur les montagnes, heureux d'être ici. Mais non, moi, ce que je lui dis c'est votre chemise est de la même couleur que le parasol. Expérience diplomatique ou pas, il n’a pas semblé décontenancé outre mesure et me répond tout naturellement : « oui, ce sont des nouveaux parasols qu’on a trouvé à Och Bazar ». Là, plus rien à dire, c’est sûr.

J’assiste, un peu mal à l’aise, à la séance d’ébouillantage de ces pauvres petites écrevisses qui jusque-là, glandaient peinard dans un seau qui trônait au milieu de la cuisine. Le dîner aura lieu à l’extérieur, juste à côté de leur belle piscine et de leur encore plus ravissante sculpture de deux dauphins complètement abrutis qui surplombe majestueusement le bassin. Sur l’invitation de mes hôtes, j’enchaîne (un peu trop sans doute) les verres de bourgogne aligoté. Je me dis aussi que l’alcool aidant, je trouverai plus facilement un truc à dire et si possible parviendrai à m'abstenir de toute comparaison entre mes hôtes et des éléments de leur décoration. Parce que c’est pas tout ça que d’éclater une à une les carapaces des écrevisses mais il faut aussi faire un peu de socializing. Je suis là pour ça finalement. Les verres se succèdent et peu à peu je parviens à m’intégrer à une discussion tout à fait improbable sur les bonnes caves de Riesling, de cigares, les hôtels relais et châteaux de la vallée de la Loire et le fait que Bocuse, c’est un peu dépassé aujourd’hui. Enfin, que des sujets sur lesquels j’ai des avis très aboutis et des connaissances imbattables. Au début, je joue la carte de la sincérité. Aux caves de Riesling, je réponds que j’ai fait mes études à Strasbourg. Ce dont ils se tapent mais alors royalement... Mais j’apprends vite. Compte tenu de mon échec initial, je joue le jeu et m’enthousiasme pour des châteaux dont je ne connais rien, pour des hôtels situés dans des coins où il y a de fortes chances que je n’aille jamais et pour cette petite épicerie qui vend des truffes sublimes à Paris dont j’ai oublié le nom instantanément après l’avoir entendu.

Il est 1h du mat’. Je dois écrire sur le livre d’or. Anna me précède: « One of the most magical nights I’ve had in Bishkek ». Et ben. Je me dis qu’il ne me reste plus qu’à exagérer moi aussi: fabuleux, délicieux, inoubliable. N’ayons peur de rien.

« One of the most magical nights I’ve had in Bishkek ” ?!!!